Demander à un Nigérien pourquoi il ne possède pas d’assurance suscite rarement une réponse simple. Certains évoquent le coût, d’autres la méfiance envers des compagnies jugées promptes à encaisser les cotisations mais lentes à indemniser, d’autres encore avouent tout simplement ne pas savoir ce qu’une assurance peut réellement leur apporter. Cette absence de réflexe assurantiel, que les spécialistes appellent la culture assurantielle, ne relève pas d’un simple détail statistique, elle constitue l’un des principaux freins au développement économique et social du pays. La comprendre, et surtout la faire progresser, concerne bien plus que les seules compagnies d’assurance.

Qu’entend-on par culture assurantielle

La culture assurantielle désigne, au sens large, la capacité d’une population à percevoir l’assurance comme un outil normal de gestion des risques du quotidien, au même titre que l’épargne ou le crédit, plutôt que comme une dépense superflue réservée à une minorité aisée. Dans les sociétés où cette culture est bien ancrée, souscrire une assurance santé, protéger son véhicule ou préparer sa retraite relève d’un réflexe presque automatique. Dans les sociétés où elle reste embryonnaire, comme c’est largement le cas au Niger, les ménages continuent de faire face aux imprévus par leurs propres moyens, en mobilisant l’épargne familiale, la solidarité communautaire ou, plus simplement, en subissant l’aléa sans filet de protection.

Un taux de pénétration parmi les plus faibles de la région

Les chiffres disponibles à l’échelle de la zone CIMA, qui regroupe quatorze pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, illustrent l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. Le taux de pénétration moyen de cette zone, c’est-à-dire le rapport entre les primes d’assurance collectées et la richesse nationale, oscille entre 1 % et 2,5 % du produit intérieur brut selon les pays, très loin de la moyenne mondiale qui dépasse 7 %. Le Niger figure parmi les marchés les plus en retrait de cette zone déjà peu avancée, aux côtés du Mali et du Tchad, avec un taux de pénétration inférieur à 1 %, ce qui range ces pays parmi ce que certains observateurs qualifient sans détour de déserts assurantiels. À titre de comparaison, des marchés africains plus matures comme celui de l’Afrique du Sud dépassent les 12 %, un écart qui donne la mesure du potentiel de croissance encore inexploité au Niger.

 

Des causes profondes, pas de simple accident statistique

Ce retard ne doit rien au hasard, il s’explique par un faisceau de causes bien identifiées par les professionnels du secteur eux-mêmes. Parmi elles figurent des produits d’assurance souvent mal adaptés aux revenus irréguliers qui caractérisent une économie largement informelle, des réseaux de distribution physiques coûteux à déployer sur un territoire vaste et peu densément peuplé, ainsi qu’une relation historiquement distante, voire marquée par la défiance, entre les assureurs et les populations, nourrie par le souvenir de sinistres mal ou tardivement indemnisés. À cela s’ajoute un déficit chronique d’éducation financière, qui laisse une large partie de la population dans l’ignorance des mécanismes de base de l’assurance, de la notion de prime à celle de garantie.

Faute de solutions assurantielles suffisamment connues ou accessibles, de nombreux ménages continuent par ailleurs de s’en remettre à des mécanismes informels de solidarité pour affronter les urgences, qu’il s’agisse de tontines, d’appels à la famille élargie ou de collectes communautaires, des dispositifs utiles mais qui atteignent vite leurs limites face à des chocs de grande ampleur.

Une vulnérabilité particulière liée à l’agriculture et au climat

Le cas nigérien présente une acuité particulière du fait du poids de l’agriculture dans l’économie du pays. Ce secteur, qui représente environ 40 % du produit intérieur brut et fait vivre 80 % de la population rurale, souffre de pratiques culturales encore peu modernisées et demeure régulièrement exposé aux chocs climatiques tels que la sécheresse ou les inondations, ainsi qu’aux attaques de nuisibles comme les rongeurs ou les criquets pèlerins, sans compter les fluctuations importantes des prix céréaliers. Cette exposition permanente aux aléas climatiques et économiques rend d’autant plus criant le besoin de mécanismes de protection adaptés, à l’image des assurances agricoles indicielles qui commencent à être expérimentées dans la sous-région, où le déclenchement de l’indemnisation repose non pas sur une expertise individuelle coûteuse, mais sur des indices climatiques ou de végétation mesurés à l’échelle d’une zone entière.

Une responsabilité partagée entre plusieurs acteurs

Développer la culture assurantielle ne peut être l’affaire des seules compagnies d’assurance, tant les causes du problème sont multiples. Les intervenants réunis lors de récentes rencontres professionnelles sur ce sujet ont d’ailleurs rappelé qu’une telle évolution nécessite une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des assureurs et des organisations de consommateurs, afin de renforcer les actions de sensibilisation et d’éducation financière. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer dans la régulation, la protection des assurés et l’intégration de l’éducation financière dans les programmes scolaires. Les compagnies d’assurance et leurs intermédiaires doivent quant à eux concevoir des produits réellement accessibles aux revenus modestes et honorer leurs engagements avec diligence, seule façon de reconstruire une confiance durablement écornée. Les médias, enfin, ont une responsabilité pédagogique trop souvent négligée, celle d’expliquer simplement ce que recouvrent des notions perçues comme techniques, et de donner la parole aux acteurs du secteur pour rapprocher leurs offres du quotidien des populations.

Des leviers concrets déjà à l’œuvre

Plusieurs pistes concrètes se dessinent pour accélérer cette transformation. La micro-assurance, avec des primes parfois réduites à quelques centaines de francs CFA par mois pour une couverture de base, permet d’atteindre des populations jusque-là totalement exclues du marché formel. La digitalisation des contrats et des procédures de souscription simplifie l’accès à l’assurance pour des populations éloignées des agences physiques, tandis que la bancassurance, en associant systématiquement une garantie à un produit d’épargne ou de crédit, introduit l’assurance dans le quotidien financier des ménages sans démarche supplémentaire de leur part. Un responsable du développement commercial d’une compagnie ouest-africaine résumait récemment cette approche en soulignant la nécessité de renforcer la proximité avec les populations, d’améliorer la pédagogie autour des produits d’assurance et de simplifier la communication qui les accompagne.

Une cause que Takoula entend porter

Face à ce constat, la mission que s’est fixée Takoula prend tout son sens. En donnant la parole aux compagnies, aux courtiers et aux acteurs de la bancassurance présents au Niger, en expliquant simplement des notions souvent perçues comme réservées aux initiés, et en documentant les initiatives qui rapprochent l’assurance du quotidien des Nigériens, Takoula entend contribuer, à son échelle, à ce que la protection contre les risques cesse d’être un privilège pour devenir, comme elle devrait l’être, un réflexe partagé par le plus grand nombre.

La Rédaction

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